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  • Photo du rédacteurOdile Giraud

Demain c'est mon premier jour.

Dernière mise à jour : 25 mars 2022

"Les rêves nous aident à nous défendre contre les inquiétudes." Victor Cherbuliez

Le train est bondé, mais j’ai l’habitude d’y travailler, de réfléchir en regardant le paysage défiler, d’observer les voyageurs, plutôt des cadres comme moi ou des professions libérales à cet horaire.

Je vérifie que tous les documents sont en ordre, une énième fois.

« Vous semblez prêt, Gilles » me disait encore ma coach la semaine dernière.

Il fait chaud dans le compartiment et je sens que je m’assoupis. Si je m’endors j’espère que mon rêve m’aidera à me sentir plus léger demain.


« Jacques, chaque dossier est classé par thème, vous avez toutes les informations dans l’Intranet, et tout le monde est briefé. Tout est sous contrôle.

— Et pour les recrutements Gilles ?

— Le processus est finalisé. L’équipe est au complet. Les candidats étaient tous de grandes qualités. Il n’y a que le poste de Charlotte pour lequel nous avons, comment dire, des doutes entre deux candidates.

— Charlotte ? Nous avons une Charlotte dans l’entreprise ?

— Oui Jacques, la chargée de communication.

— Hmm, ce n’est pas un poste stratégique, si ? On ne peut pas en faire l’économie ?

— Nous en avons déjà discuté je crois. »


Il m’épuise Jacques. Je me demande comment il fait pour toujours avoir l’air débordé, pour tout oublier, même le prénom de ses collaborateurs.

Un matin, il croise la comptable dans le couloir et lui dit : « Je peux vous aider ? vous avez rendez-vous ? ».

Elle est restée quelques instants la bouche ouverte, et l’ayant soudain reconnu il a tourné les talons, se sentant je crois très con.

C’est Jacques. Il est ainsi fait. Patron d’une entreprise de cinquante-huit personnes et le vivant comme étant à la tête d’une multinationale.


Dix-huit ans que je suis son adjoint, « son adjoint aux petits soins » disent en riant mes amis. Ce n’est pas faux. J’aurais dû garder le cadre, j’aurais dû tout de suite ne pas me laisser déborder par ses demandes. J’aurais dû, j’aurais dû…

« Qu’auriez-vous pu faire à la place des j’aurais dû ? » ma coach me pose la question parfois, quand je pars sur l’autoroute des j’aurais dû.

Aujourd’hui justement, après ce travail sur moi comme on dit, j’y vois plus clair. J’en comprends mieux les raisons, et surtout j’apprends à faire autrement en me faisant confiance quand je prends des décisions.


Ce poste, cette entreprise, son patron, ont pris beaucoup de place dans ma vie, mais je ne regrette rien.

Pendant ces dix-huit années, j’ai eu besoin de me rendre indispensable. Je sortais d’une rupture professionnelle difficile, j’avais besoin de travailler en confiance.


J’ai rencontré Jacques lors d’un dîner amical. En fait de dîner c’était plutôt une soirée apéro bobo comme je déteste, mais j’avais voulu faire plaisir à Ingrid, qui en avait assez de partager sa vie avec un bonnet de nuit.

Bref je me cherchais professionnellement, avec des compétences comme directeur de site de production d’un grand groupe international, je visais un poste dans une entreprise à taille humaine, une PME avec un patron et une ambiance familiale. Un poste moins ambitieux mais qui me laisserait du temps libre pour aller pêcher le goujon dans les étangs du coin. Étrange idée pour quelqu’un qui n’a jamais tenu une canne à pêche.

Je n’avais pas à rougir de mon parcours mais je ne voulais plus me retrouver dans la situation précédente où les deux plans sociaux avaient rempli ma vie d’angoisses et de cauchemars.


Lors de cette soirée donc je m’ennuyais ferme, quand un petit groupe d’hommes et de femmes, verres à la main, parlaient et riaient assez bruyamment autour d’un homme plutôt charmant à la quarantaine très bien assumée.

En le voyant je me suis dit : il est iconoclaste, tout en me demandant d’où me venait ce qualificatif. En fait d’iconoclaste il était plutôt avide d’admiration, plaisait aux femmes autant qu’aux hommes, bref un séducteur, et donc mon opposé.

Je me suis approché et je dois reconnaître que j’ai passé une très bonne soirée. Nous avons parlé de sa vie passionnante de directeur de la photographie dans le cinéma jusqu’à la reprise de l’entreprise régionale au décès de son père, le fondateur.

Cette petite entreprise de soins cosmétiques avait su s’adapter au marché et les talents artistiques de Jacques avait fait le reste de la réussite et avait propulsé sa boite au-devant de la scène économique régionale.

Il cherchait à se développer mais il manquait d’envie et de talent pour diriger des salariés.

Il avait besoin d’un homme de confiance, un « frère d’armes ». Cette expression m’avait semblé étrange dans sa bouche. Au fond il n’avait pas tort, sans moi, je le dis sans rougir, il aurait difficilement réussi.

Un patron doit avoir une vision stratégique, mais il est bien seul sans une organisation administrative rigoureuse, une analyse financière fine, des commerciaux pêchus et un service qualité irréprochable. Et comme un chef d’orchestre il faut que tout le monde s’accorde pour éviter les fausses notes.

Il a su me convaincre et je me suis mis au travail. C’est mon ADN. Nous avons bien bossé lui et moi et l’entreprise a prospéré. J’ai carte blanche depuis le début. Pour Jacques l’important c’est que ça roule.

Et j’ai roulé !


Il y a un an jour pour jour, à la fin de la réunion hebdomadaire, nous avons pris un verre comme à notre habitude, et là je me suis lancé :

« Jacques j’ai quelque chose à t’annoncer !

— Ne me dis pas que tu attends un enfant, dit-il en se marrant.

— Non je serai absent plus longtemps. Dans un an je pars à la retraite. Tu ne dois t’inquiéter de rien. Je vais tout préparer pour que mon départ soit le plus…

— QUOI ? Mais c’est une blague, enfin, tu as quel âge ?

— Je te rappelle que nous avons bu une coupe de champagne la semaine dernière à ce propos. J’ai soixante-quatre ans !

— Ben tu ne les fais pas ! tu m’entends ? tu ne les fais pas ! C’est incroyable à quel point tu ne les fais pas ! tu es sûr ?

J’aurai pu sourire. J’ai souri c’est vrai, mais jaune. J’ai pressenti qu’il le vivrait très mal. Comme une trahison. Il a même essayé le chantage affectif. Je ne lui en veux pas.

Depuis un an je travaille comme un fou pour qu’il soit rassuré, pour que tout soit prêt.


Avoir consulté un professionnel de l’accompagnement m’a permis de garder le cap sur mon objectif, de ne pas flancher, de ne pas me laisser manipuler par ses tentatives pour me garder, pour qu’il ne se sente pas abandonné, comme il m’a dit un jour.

Demain c’est mon premier jour, mon premier jour sans travail, mon premier jour pour commencer une autre vie, et un nouvel objectif de coaching pour accompagner ce changement majeur de ma vie.


« Monsieur ? Monsieur ? Réveillez-vous !

— Je suis prêt ! je suis prêt ! je suis prêt ! Oh pardonnez-moi je me suis endormi sur votre épaule. Je suis désolé. Je rêvais à demain. Demain, c’est mon premier jour.

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